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Poésie de stimulation et d'émulation

Amies et amis de la poésie vivante et participative, nous avons profité de la pause estivale pour lancer un concours en forme de défi, puisqu’il s’agissait de composer un poème sur le thème « Demain » sans employer un seul a ni un seul i. Loin de vous décourager, ce double lipogramme nous a valu de nombreuses contributions, dont nous avons choisi de distinguer celle de Béatrice Grandjouan Crespo. Nos félicitations à la lauréate ! Nous publions ici son poème « Un jour de plus » dans la version qu’elle a elle-même validée. Il prendra place dans notre recueil annuel, à paraître en décembre.

Deux autres textes nous ont semblé dignes de la plus grande estime, deux poèmes en prose que nous avons décidé de publier eux aussi sur le présent blog : « Ombres sur le futur », de Georges Bonnemaison, et « Le jour neuf », d’Aurore Willerval.

Bonnes découvertes, et vive le poésir-ensemble !

Un jour de plus

Trop peu. 
Trop lentement. 

Sommets fondus, déserts éperdus 
Mers boursouflées, degrés excédés 
Côtes noyées 
Forêts brûlées. 

Tout. 
Tout y est. 
Promesse est tenue 
Superbe et funeste. 

Juste retour des choses, grognerez-vous peut-être 
Sous les nuées de cendres. 
Une terre perdue où le cœur creux et dur 
D’un homme fourvoyé 
Résonne de l’écho 
De son verbeux ego. 
Un homme présomptueux, myope et corrompu 
Que les pleurs exténués 
Du crépuscule des êtres 
Vers un monde défunt 
Ne troublent même plus. 

Les pôles fondent 
Les mers grondent 
Les chênes pendent 
Les sols fument encore de leurs hôtes perdus. 
Le conte monstrueux 
Que des fous ont hurlé 
Pour bousculer des sourds 
Toute heure de tous les jours 
Frêle bouée, s’est échoué. 
Trop de lustres essoufflés 
Pour tenter de bloquer  
Le lugubre rebours. 

Le héros délétère 
Scrupuleusement désosse cette terre. 

Rongeurs fous enrôlés, et de leur propre gré 
En un flux perpétuel 
Une roue effrénée où les tentent ces choses 
Que leur cervelle creuse 
Leur somme de compter. 
Les hommes poussent encore 
Toujours pour décrocher  
Les reflets d’un bonheur 
Dont leurs yeux éborgnés 
Pensent obtusément repérer les lueurs. 

Et lorsque tout explose 
Le monde est sous hypnose. 

Le décompte est échu. 
Personne ne bouge 
Sur les sommets du monde 
Sous les ors, les fortunes 
Les pensées sont clouées 
Engluées de mensonges 
De goudron et de plumes 
Tournées vers le confort 
De leurs luxueux refuges. 

Le souffle est ténu. 
Le poumon torturé du monde enfle encore  
Se gonfle et se serre 
Se meut et se détord. 
Comme un frère qu’on bouscule
Promptement se relève
Dément toute blessure
Jure trop fort et sort
Refuse une déroute dont personne n’est dupe 
Le monde est sur les genoux 
Et lutte. 

Les sujets révoltés seuls possèdent les clés.  
Tel un honneur qu’on tend  
Vers un sort qu’on refuse 
Sortent de leurs cocons 
Réfutent les excuses 
Et rêvent que les mômes  
Notre sel, notre essence 
Goûtent encore un jour 
L’odeur des goémons 
Hument sous les bosquets 
Le goût des pommes mûres 
Les mollets mouchetés 
D’herbe verte et de ronces 
Et que leurs gorges douces forment encore longtemps 
Les notes colorées de leurs jeux survoltés. 

Trop peu de temps ne reste pour le perdre en promesses. 
Préservons notre legs 
Ou ses suprêmes restes 
Pour peu que l’humble sort  
Du doux corps de nos corps 
Nous préoccupe encore. 
Son futur est léger  
Comme le pouls du monde. 
Un seul jour de plus 
Peut sceller notre tombe. 

Le jour où consterné tu trembles et comprends
Éploré et confus
Près du corps étendu
De l’ombre de ton monde,
Sous le tonnerre muet
De tes cordes rompues,
Que tu serres en tes muscles,
Pourpre et dément Hercule,
L’épée rouge enfoncée en son cœur écorché.

Béatrice Grandjouan Crespo


Ombres sur le futur

Le cessez-le-feu n’est plus une rumeur. C’est un ordre.

Cette journée bouclée, tout se met sur stop. Plus personne ne meurt… Longtemps, nous contemplons nos tronches, médusés. Se répète ce terme, trêve, en écho. Vers l’Est, une lueur blême, promesse de jour. Nous consultons nos montres, plus que quelques heures. Merde, plus d’un tour d’horloge. Que zéro zéro zéro sonne, et que cesse cette guerre !

Tomorrow. Un drôle de mot. Le mot en vogue en conférence, entre gens du genre ONU, pour permettre d’espérer. Un mot menteur, un moment trop souvent reporté. Toujours un truc, un contretemps, un contre-ordre, une bonne excuse pour bloquer les colombes et rester sur le front.

Plus qu’un jour d’horreur. Le cœur noué, on écoute les chefs. Un suprême effort nous est ordonné. Un décoré déconnecté est venu exprès : nous devons conserver notre crête et son fort. Encore un foutu jour de cette foutue guerre. Tuer ou être tué. On est blousés, non ?

Et c’est le début du tumulte. L’enfer n’est plus sous terre, l’enfer tombe des nues. Volent les drones, les fusées. Chutent les bombes, les obus, les roquettes. Pleuvent les coups, hurlent les démons. Se terrer. Rentrer son cou. On se sent mulot entre les serres d’une chouette. Se préserver des coups de bec, espérer les coups de bol. Guetter. Souffler. Durer, un seul jour, un seul.

Plus personne ne meurt, quel mensonge ! Non, mon colonel, personne ne veut être le mort pour un col, pour quelques murs et deux tours, le mort pour des prunes, le mort de trop. Nous sommes près de nous rendre, jeter nos revolvers, lever les pognes. Seulement, les nôtres rétorquent, fer contre fer, feu contre feu, corps contre corps. Nous ne cédons plus un pouce. On ne bouge plus, des deux côtés. Une journée de tombes pour un pet de chèvre.

Et d’un coup, plus un son.

Le cœur des ténèbres,

une cloche. Compter. Onze… Douze !

Un futur est né.

Georges Bonnemaison


Le jour neuf

Le jour neuf monte sous le couvert des brumes. Où se perdent nos douleurs, nos remords et nos doutes ? Nous n’éprouvons nulle peur du dehors, lorsque nos forces jumelles se reposent près de notre terre-mère.

Le vent doux soulève les odeurs de dunes. Nous ferons route ensemble ; emporte tes songes et tes effets, mets tes bottes de sept vœux. Nous courrons sur les steppes et rêverons d’être heureux. Tes yeux de gypse, en écho des comètes, verront leur folle ferveur fuser en feux-follets sur les sources nouvelles.

Les berges des jours coulent sous les crépuscules. Montrons-leur que nous pouvons nous lever pour œuvrer d’un seul cœur. Offrons-leur une lueur de futur, colorons les édens de cent reflets perlés. Que les ombres tourmentées retrouvent leurs mystères. Nous sommes pléthore, nous sommes tout et nous sommes un.

Contemple le jour neuf que notre monde exhume : l’ombre recule un peu, le feu doucement reprend. Tout recommence encore sous les ors du temps.

Aurore Willerval

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